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Projet Lebeau

21 décembre 2020

L'îlot jouxtant la rue Lebeau, en raison de sa situation entre le Grand Sablon et la Grand Place de Bruxelles, est une articulation stratégique dans le tissu urbain. Le quartier dans lequel il s’inscrit  est emblématique par son histoire et son architecture. Une intervention immobilière dans cet îlot impose une analyse et une implication toute particulière. L’ampleur du projet est considérable et réveille inévitablement les consciences, dans l’esprit de la Charte du Quartier des Arts.

Le Quartier des Arts est né il y a plus de 50 ans en réaction à la démolition de « La Maison du Peuple » construite par Victor Horta, rue Stevens à quelques mètres seulement de la Rue Lebeau. Son remplacement par une tour est une cicatrice indélébile dont la ville souffre encore aujourd’hui. Peu de temps après, le Quartier des Arts a réussi à empêcher la construction d’une extension des bâtiments de la RTT, qui prévoyait entre autres la démolition de l’Hôtel central téléphonique.

Avis du Quartier des Arts

Le Quartier des Arts est favorable à une rénovation importante et dynamique de l’îlot Lebeau, incluant principalement du logement, recréant un liseré commercial dans les rez-de-chaussée, proposant un espace vert en intérieur d’îlot. Le projet doit être exemplaire dans la rénovation écologique et durable.

Le Quartier des Arts demande que le projet proposé soit plus intégré et amendé, en adoptant des gabarits et des volumes plus humains et moins invasifs. Il doit respecter des perspectives plus adéquates ainsi que conserver et intégrer le patrimoine historique existant. Ce développement immobilier doit également participer à l’amélioration de la mobilité du quartier.

Le Quartier des Arts souhaite que le dialogue soit poursuivi avec les acteurs intéressés pour que le projet en discussion soit amélioré, dans l’intérêt général.
       

Immeuble existant (gauche) et projeté (droite) : un projet de plus de 41.000 m2

 

Concrètement

Gabarits 

Les gabarits du projet ne peuvent dépasser, en aucun endroit et même pour les étages techniques, ceux des bâtiments existants qui sont déjà largement supérieurs aux immeubles et maisons environnantes. En particulier, l’implantation de deux « tours » est dès lors totalement inacceptable. Le gabarit et l’aura du projet doivent tendre vers une meilleure intégration dans le tissu urbain existant.

Patrimoine architectural 

Sur base d’un premier avis du 26 mars 2020, la Commission Royale des Monuments et Sites estime que le maintien prévu de l’Hôtel central téléphonique ne résout pas le débat du maintien, ou non, d’un patrimoine particulier, celui de l’architecture moderniste des années ’50 et ’60 particulièrement représentée dans l’îlot en question. Plus précisément et à titre d’exemple, l’immeuble situé à l’angle des rues de la Paille et de Ruysbroeck est mentionné comme suit : « Le choix des matériaux permet un raccord harmonieux avec le bâtiment de 1895, tout comme le gabarit et la corniche qui s’inscrivent parfaitement dans l’alignement de celui du premier bâtiment, sans oublier les pilastres dans la continuité de ceux du premier bâtiment. Les larges baies (…) assurent un éclairage naturel optimal aux espaces intérieurs. La façade à front de rue de Ruysbroeck présente un beau relief sculpté représentant trois pigeons en vol surmonté, au niveau de l’avant-dernier étage, de ce qui était le support d’une bannière. ».

Cet avis doit être considéré au vu de l’exemple de la démolition de la « Maison du Peuple » dont l’architecture « démodée » et considérée comme obsolète à l’époque, n’avait pas justifié son maintien. Nous nous souvenons aussi de la disparition d’une maison située rue de la Paille qui était le siège du groupe « CoBrA ».

Dans son second avis du 2 décembre 2020 rendu suite au projet introduit par Immobel, « la CRMS est fermement défavorable à la démolition envisagée qui ferait disparaître un ensemble cohérent, qui bénéficie d’une implantation dans un site urbain majeur, et qui constitue un témoin de l’importance que l’on a donnée au secteur de la communication dès la fin du XIXème et dans ses développements ensuite. » (Page 2 de sa lettre du 9 décembre)

Les immeubles existants, proposés à la démolition, forment un ensemble homogène d’une architecture typée et de grande facture. Les lignes et les proportions, l’usage des courbes et contre-courbes, la volumétrie décroissante dans sa verticalité (rue Lebeau), les choix et l’harmonie des matériaux utilisés, toutes ces notions et qualités font de cet ensemble une œuvre cohérente. Son architecture et son histoire confèrent à ce repère urbain une valeur de témoignage important qu’il faut conserver et valoriser. Enfin , le Quartier des Arts souligne l’importance des immeubles de coin dans l’architecture générale de la ville : les immeubles situés à l’angle des rues de la Paille et de Ruysbroeck et à l’angle des rues de la Paille et Lebeau (Taschen), à proximité du Sablon, sont d’excellente facture et constituent des signaux urbains qui méritent d’être conservés.  

Mobilité

Le Quartier des Arts s’interroge sur la légitimité d’un nouveau parking public de cette ampleur. Si l’opportunité d’un parking public de 160 places, en remplacement du stationnement en surface du Grand Sablon, s’ajoutant à un parking privé de 219 places est avancée, une étude d’incidence et de mobilité mériterait d’exister afin de définir avec précision les contours d’un projet de mobilité globale.


Unités et surfaces des logements

La répartition des unités de logement, en nombre de chambres et en taille d’appartement, ne favorise pas assez les familles ou communautés. Aujourd’hui, les modes de vie et le télétravail imposent de revoir les surfaces intérieures et extérieures à la hausse. Des petites unités ont également beaucoup plus de probabilité de terminer en « lits froids » ou « locations court terme » avec tous les inconvénients et dommages que cela entraine. Enfin, une partie des logements prévus doit être destinée à une population disposant de moins de moyens financiers.

Chantier 

L’ampleur du projet présage de l’ampleur des nuisances du chantier. Revoir à la baisse les ambitions et préserver tout ou partie du patrimoine bâti réduirait d’autant ces nuisances.

Rue Lebeau, vue depuis la place de la Justice, 1987 (gauche) et 2020 (droite)

Conclusion

« La contrainte génère l’exploit » 

Les contraintes inhérentes au développement immobilier de cet îlot sont nombreuses et très délicates. Le gabarit, le patrimoine architectural existant, l’emplacement et l’intégration sont des contraintes fortes qu’il faut considérer avec justesse. Le programme tel que développé dans le projet proposé est trop invasif,

Une grande architecture est une architecture qui résout des enjeux et répond avec intelligence et créativité à des contraintes. Ces contraintes, et plus précisément le programme et les gabarits, doivent être définies avec mesure et intégration. Ce pourrait être un exemple d’intégration et de développement, bien loin des erreurs du passé. 

Nul doute que le promoteur est à même de relever un exploit à la hauteur de l’enjeu. Il a montré dans son projet Chambon qu’il était possible d’allier efficacité immobilière et respect du patrimoine.

Le projet présenté aujourd'hui par le promoteur n'est cependant pas à la hauteur des enjeux majeurs que contiennent ce site. Les thèmes que nous avons abordés sont à notre avis essentiels, et la réussite de ce projet délicat doit passer par une réponse plus adaptée. 

Nous plaidons pour qu’un dialogue s’installe enfin entre toutes les composantes du débat, tel qu’un processus participatif moderne et bien compris l’exige.

 

Photos: Association du Patrimoine Artistique, Immobel, Inventaire du Patrimoine Architecturale de la Région Bruxelloise et Quartier des Arts